Mourir seule
Ou comment on peut être aimée et mourir de solitude
Le suicide (du latin « suicidium », terme composé du préfixe « sui » signifiant « soi », et du verbe « caedere » signifiant « tuer ») est l’acte délibéré de mettre fin à sa propre vie.
Wikipedia
Il y a une semaine exactement, dimanche dernier, mon amie s’est suicidée.
Je l’ai appris lundi matin, par un message WhatsApp de 2 lignes, dans un groupe qu’elle avait créé pour partager des inspirations.
Ça a été un choc absolu.
Elle était fantastique. Pleine de vie, pleine d’énergie, une sensibilité et une finesse hors norme. Oui elle traversait des choses dures. Mais elle semblait les traverser, avec panache, en grandissant et apprenant avec la vie, à chaque pas.
Elle était aimée. Par moi, et par plein d’autres personnes.
Je le sais parce que je l’ai vue avec d’autres, et je vois les réactions de ceux et celles qui, comme moi, apprennent abasourdi.e.s une nouvelle incompréhensible.
Elle me manque, tout simplement. Je n’arrive pas à croire qu’elle ne sera plus là pour que l’on fasse le chemin de la vie ensemble, de près ou de loin.
Je n’écris pas ici pour lui dire au revoir.
Je voudrais simplement essayer de saisir par des mots ce que sa mort m’a fait toucher du doigt.
Je ne sais pas ce qui s’est passé, et je ne connais pas les circonstances exactes de sa mort, s’il y a eu des événements déclencheurs autres que ce que je peux connaître de sa situation.
Je ne peux qu’imaginer ce qui pousse une femme pleine de vie et de ressources à mettre fin à ses jours. Imaginer comment on se sent par instant, qui fait qu’à un moment, être vivante et ressentir est tellement intolérable qu’il n’y a d’autre choix que de se suicider.
D’une certaine manière, je connais cet endroit-là. Je le visite souvent. Là, je suis seule. Le temps se fige, le sol disparaît, je suis submergée par des sensations d’oppression, de solitude, de peur, quand je ne suis pas complètement figée. Je me souviens, je sais que dans cet endroit-là, dans ces moments-là, il m’est impossible de me rappeler qu’il y a des gens qui m’aiment. Les autres, s’ils ne sont pas complètement oubliés, sont hors de portée. Je suis seule, absolument seule.
Et je peux imaginer, oui, je peux imaginer, qu’à cet endroit-là, on passe à l’acte.
Ce qui me brise le cœur, c’est qu’elle n’était pas seule. Pas vraiment.
Je mets ma main à couper qu’il y a plein de gens qu’elle aurait pu appeler, et qui auraient été là pour elle (moi y compris).
Ça me secoue d’autant plus, que justement elle faisait partie de ces rares personnes à qui moi j’ai déjà osé demander du soutien. Il y a 2 mois, à un moment où je me sentais mal, je lui ai envoyé un message, sur WhatsApp justement. Je lui ai dit “Il s’est passé un truc, je ne me sens pas bien. Je vois que j’aurais besoin de contact. Est-ce que par hasard tu serais disponible ?”
J’ai beaucoup de mal à faire ce genre de demande, parce qu’à cet endroit-là, le rejet fait encore plus mal. C’est plus simple de ne pas demander pour ne pas risquer de recevoir un non. Mais avec elle, je savais que si elle disait non, c’était parce qu’elle ne pouvait pas, et que ça n’avait rien à voir avec notre lien.
Et elle l’avait été, disponible ! On s’était vu, on avait marché le long du port de l’Arsenal à Bastille, et ça avait été chouette. Ça m’avait fait beaucoup de bien.
Ça me brise le cœur de savoir que peut-être, quand elle en aurait eu besoin, il n’a pas été possible de demander de l’aide, ou que quelqu’un soit là pour elle.
Qu’elle ait mis fin à ses jours exactement une semaine avant Pâques, n’a cessé de me questionner. Pâques, où les chrétiens du monde entier fêtent la résurrection. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce décalage, entre un monde qui se prépare à célébrer le retour à la vie, et elle qui choisit de partir. Au moment où le printemps est là, où le renouveau sourd partout.
En pensant à elle, et à écrire cet article, j’ai pris en photo ces bourgeons sur les Bords de Marne à côté de chez moi : ils symbolisent la vie qui est prête à sortir, même si elle se voit à peine.
Je voudrais que la mort de mon amie puisse être un cadeau aussi, peut-être par besoin de lui donner du sens. Je crois que c’est ce qu’elle aurait aimé. Alors ce que je retiens, c’est ceci : elle me rappelle que je ne suis pas seule.
La prochaine fois que je visite l’enfer, cet endroit où j’oublie que je suis aimée, peut-être que sa pensée me rappellera qu’une autre réalité existe, où je ne suis pas seule.
Alors que je cherchais à finir cet article, un ami m’a partagé une chanson, en une synchronicité incroyable. Les mots résonnent tellement avec quelque chose que j’essaie d’exprimer, que je vais les laisser parler pour moi. C’est une chanson au titre difficile à traduire - “Decisively Defeated”, sur la défaite décisive à laquelle on consent, non pas comme une capitulation, mais comme un abandon dans quelque chose de plus grand que soi.
Je vous la laisse en mot de la fin.
Decisively Defeated
I know it feels like
you won’t get through thisI know it feels like
you might not make it backI know it feels like
there’s nothing else to loseMaybe there’s not
Maybe it’s time to be
decisively defeatedAnd just fall
fall into the arms of GraceNowhere to go but down
nowhere to go but deeper
nowhere to go but down
nowhere to go but deeper downThis is the place
where we are reshaped
by the mysteryAlexandra Blakely
Traduction en français par mes soins :
Définitivement vaincu.e
Je sais que l’on dirait
que tu ne vas pas t’en sortirJe sais que l’on dirait
que tu ne vas pas pouvoir en revenirJe sais que l’on dirait
qu’il n’y a plus rien à perdreEt peut-être pas
Peut-être qu’il est temps d’être
définitivement vaincu.eEt de simplement tomber
tomber dans les bras de la GrâceNulle part où aller sinon vers le bas
Nulle part où aller sinon plus profond
Nulle part où aller sinon vers le bas
Nulle part où aller sinon encore plus profondC’est l’endroit
où nous sommes remodelés
par le mystèreAlexandra Blakeky
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Merci pour ces mots Claude. Cette immense douleur que je ressens m'a vis sous le nez une révélation d'une grande beauté : la puissance de l'amour qui me relie à vous, chers co-lovers du 47. Que le regard et le sourire merveilleux de Florence nous accompagne pour éclairer notre quotidien, dans ce lieu si précieux, comme en dehors : pour laisser chaque jour un peu plus de place à l'Amour et à la confiance. Ton témoignage me touche car, au cœur de la douleur, il nous met sur ce chemin.